Carte des missions  
Carte ancienne
du Rwanda

Epoque des missions.


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Copyright :
"Les Pères Blancs
aux Sources du Nil", d'Alexandre Arnoux.
 


AJOUTS RECENTS (mise à jour du 6 mars 2006) - A lire en bas de page.

- Mwami, le titre du roi du Rwanda
- Kigeli IV Rwabugiri (1853-1895), le premier mwami à avoir rencontré les Blancs
- Yuhi V Musinga (1896-1944), le mwami résistant
- Mutara III Rudahigwa (1931-1959), le mwami muselé
- Kigeri V Nadhindurwa, le dernier mwami




Petite chronologie sommaire :


- XIVe siècle : premier roi “historique”, Ruganzu I Bwinba .

- XVe siècle : début de l’unification du Rwanda par la dynastie Nyiginya (tutsie).

- 1894 : arrivée de l’expédition du lieutenant Gustav von Götzen, délégué du Reich allemand qui a “reçu” le Rwanda lors de la conférence de Berlin de 1880 durant laquelle les Occidentaux se sont partagés les territoires africains.
Les Rwandais, bien sûr, ne sont pas au courant…

- 1900 : fondation de la première mission catholique par les Pères Blancs français à Save.

- 1908 : fondation de Kigali par les Allemands, fascinés par la monarchie rwandaise et qui appuieront le mwami par les armes dans toutes ses entreprises menées contre ses vassaux rebelles, hutus et tutsis.

- 1916 : conquête du Rwanda et du Burundi par les troupes belges venues du Congo dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale qui les oppose aux Allemands.

- 1922 : le Rwanda passe sous mandat belge suivant la volonté de la Société Des Nations. Comme les Allemands, les Belges appuient le mwami et favorisent les Tutsis (pour l’éducation, le baptême catholique et l’octroi des chefferies de moins en moins lié à la volonté du roi).

- 1931 : le mwami Musinga, qui refuse de se convertir, est destitué et exilé par les Belges qui le remplacent par l’un de ses fils, Mutara III. Les colonisateurs commencent à inverser leur politique, favorisant une “contre élite hutue” en la montant contre les “Tutsis aristocrates”.

- 1933 : instauration d’une carte d’identité ethnique par les Belges avec la mention “Hutu”, “Tutsi” ou “Twa”.

- 1946 : l’ONU charge la Belgique de la Tutelle sur le Rwanda-Burundi.
L’Eglise catholique a de plus en plus d’impact sur la société rwandaise, le pays est placé sous la tutelle spirituelle du “Christ-roi”.

- 1954 : suppression de l’Ubuhake (la “corvée”, garde des troupeaux, service gratuit ou don en nature que le paysan doit au seigneur et le seigneur au roi) mais en pratique, elle perdura…

- 1957 : sous l’impulsion de monseigneur Perraudin, vicaire apostolique, et sur le modèle de la Révolution française, des intellectuels hutus formés au séminaire dont Grégoire Kayibanda, rédigent le manifeste des Bahutu, texte ethnico-racial qui décrit les Tutsis comme des aristocrates exploiteurs des Hutus.
C’est la première fois qu’on évoque l’existence de deux peuples au Rwanda.

- 1959 : le roi Mutara meurt mystérieusement. Les Belges le remplacent par Kigeri V. Premiers massacres de Tutsis par des Hutus. Le pays est placé sous occupation militaire belge.

- 1961 : révolution “sociale” hutue appuyée par le colonel belge Guy Logiest. Nouveaux massacres de Tutsis qui fuient en masse vers les pays voisins. Grégoire Kayibanda forme un gouvernement. Le roi est expulsé par les autorités belges.

- 1962 : indépendance du Rwanda sous la direction des Hutus du Sud. Grégoire Kayibanda est président de la République.

- 1963 : nouveaux massacres de Tutsis qui continuent à fuir leur pays lorsqu’ils le peuvent et se réfugient surtout en Ouganda.

- 1973 :
les Tutsis, discriminés par un système de quotas qui limite leur entrée à l’université et aux emplois, sont à nouveau massacrés. En juillet, le général Juvenal Habyarimana renverse Kayibanda. Les Hutus du Nord sont au pouvoir.

- 1975 : fondation, par Habyarimana, du parti unique, le MRND (mouvement républicain national pour le développement)

- 1978 : nouvelle constitution faisant de tout citoyen rwandais un membre du MRND dès sa naissance (!).

- 1988 :
réélections du président Habyarimana avec 90% des voix. En Ouganda, les exilés tutsis créent le FPR (front patriotique rwandais).

- 1990 : première tentative du FPR de rentrer au Rwanda mais l’armée française, présente sur le territoire rwandais depuis 1971 dans le cadre d’une “coopération technique” les repousse et sauve Habyarimana. Les troupes gouvernementales rwandaises massacrent les Bagwoge, des Tutsis du Nord.

- 1991 : mise en place du multipartisme.

- 1993 : signature des accords d’Arusha, en Tanzanie entre le MRND et le FPR, prévoyant une répartition des pouvoirs entre les deux partis.
Une commission internationale d’enquête publie un rapport dénonçant les actes génocidaires du régime Habyarimana.

Janvier 1994 : le gouvernement Habyarimana regimbe à appliquer les accords. Des Hutus modérés tentent de s’opposer.

Février 1994 : assassinats de leaders hutus modérés. Violences et lynchages.

6 avril 1994 : l’avion du président Habyarimana, de retour d’un sommet inter-régional à Dar es-Salaam, en Tanzanie, est abattu juste avant de se poser sur l’aéroport de Kigali. Le lendemain, commence, sous l’impulsion de la radio des Mille Collines qui pousse tous les Hutus au meurtre, le génocide des Tutsis qui fera, en cent jours, plus d’un million et demi de morts, Tutsis et Hutus modérés.
Le FPR, en dépit de l’action de l’armée française qui permet la fuite des génocideurs vers le Congo, protégés qu’ils sont à l’intérieur de la zone Turquoise (opération à vocation officiellement humanitaire), stoppent l’horreur et prennent le pouvoir.
Depuis, on a commémoré les dix ans du génocide l’an dernier, le général Kagame, chef du FPR devenu APR, vient d’être réélu à la tête du pays. Un tribunal international, à Arusha, est chargé du sort des “cerveaux” (mais nombre d’entre eux sont parvenus à s’échapper et se cachent en Europe) de cette gigantesque opération criminelle tandis qu’à l’intérieur du Rwanda, le gouvernement tente tant bien que mal de juger la masse des exécutants. Ils sont nombreux, les Hutus étant majoritaires dans le pays et donc majoritairement entraînés dans cette épouvantable crime. Certains ont été relâchés et les victimes se voient souvent obligées de cohabiter avec leurs anciens bourreaux…


   


SOMMAIRE

* Kalinga, le tambour royal et les tambours dynastiques
* Inka, la vache
* Mwami, le titre du roi du Rwanda
* Kigeri IV Rwabugiri (1853-1895)...
* Yuhi V Musinga (1896-1944), le mwami résistant
* Mutara III Rudahigwa (1931-1959), le mwami muselé
* Kigeri V Nadhindurwa, le dernier mwami



KALINGA, LE TAMBOUR ROYAL
et les tambours dynastiques


D’après Le récit des origines, poème épique jadis conservé à la Cour du mwami, le roi du Rwanda, et relaté par l’historien et abbé rwandais Alexis Kagame, le kalinga aurait été apporté sur terre par Gihanga, le dieu fondateur de la dynastie, en même temps que la vénération de la vache, le feu et les semences.


Le personnage de Gihanga dont la légende, selon l’anthropologue Jan Vansina, s’est probablement inspirée de la vie d’un véritable monarque, était associé au Buhanga. C’est dans cette région que fut consacré le premier tambour royal. Il portait le nom de “Rwoga” (“le nageur”) pour avoir traversé les nuées avec Gihanga en arrivant sur terre.

Objet de respect et de culte parce que symbole du pouvoir du mwami, le roi du Rwanda, le tambour dynastique ne devait jamais passer aux mains des ennemis, au risque d’exposer le royaume à l’anéantissement. Lorsque deux clans luttaient pour le pouvoir royal, le vainqueur s’emparait de l’instrument sacré.




Copyright "Au plus profond de l'Afrique", de Gudrun HONKE


L’écrivain Paul Del Perugia, dans Les derniers rois mages; chez les Tutsis du Ruanda, chronique d’un royaume oublié (voir la rubrique Bibliothèque), soutient que vers le XIIe siècle, les Tutsis remplacèrent peu à peu les petites dynasties hutues dites les “rois des Tambourins” et qu’ils reprirent et magnifièrent leur tradition du tambour royal Le Grand Tambour de Règne, nommé Kalinga, le plus illustre de tous. (...).” Perugia explique ainsi le changement de nom de l’objet sacré : au XVe siècle, sous le règne de Ndahiro II Cyamatare (mort en 1510 d’après Alexis Kagame), le Rwoga aurait été capturé par l’ennemi lors d’un affrontement. Il resta onze années hors du territoire rwandais, plongeant le pays dans le chaos : catastrophes climatiques, mauvaises récoltes, famines, etc. Les poètes dynastiques dirent que durant cette période, l’homme régressa vers le matérialisme et qu’il fut coupé du monde divin. Un nouveau monarque, Ruganzu II Ndoli, parvint, grâce à des calculs, à retrouver la forme originelle du Rwoga cette fois-ci baptisé “Kalinga”, “gage de l’espérance”, et permit ainsi au royaume de renouer avec le bonheur et la prospérité.

Une atmosphère de vénération et un grand cérémonial entouraient le Kalinga, enfermé dans un palais, protégé jour et nuit par une garde spéciale. Trois autres tambours royaux l’escortaient, chacun doté d’un nom correspondant à ce qu’il symbolisait : “le Roi possède la science”, ”le Pays s’élargit” et “les Nations me sont soumises”.
Peints avec du sang de taureau qui leur donnait une apparence brun-rouge, orné, pour le seul Kalinga, de guirlandes de testicules séchées prélevées sur les ennemis battus, ils renfermaient chacun une pierre de quartz, image de leur âme.
Perugia décrit : “(...) les tambours dynastiques présentaient la forme générale d’un sein, symbole de la fécondité. Pour suggérer cette image, leur caisse fuselée se renflait doucement au centre. Une section de la base assurait leur stabilité lorsqu’ils étaient posés. La caisse, haute parfois de 1,70m, comportait une peau de percussion en vache. Plus de mille lacets, élégamment croisés de la base au sommet, assuraient la tension de la sonorité.(...)”.

Cet entravement était aussi destiné à rappeler celui de la vache pendant la traite. Ces objets de culte restaient dissimulés derrière de grands paravents décorés de motifs géométriques et constamment protégés par des gardes du corps. Ils trônaient sur des estrades afin de ne pas toucher la terre, “principe féminin”.



Collection Musée de l'Homme
Copyright : J.-Y. Clavreul


On entretenait en permanence un feu dans l’enclos royal qui les abritait. Traités comme des “personnes royales”, ils étaient transportés en palanquins lors des fréquents déplacements de la Cour et salués par trois claquement de mains, comme le roi lui-même.
Considérés comme des instruments de pouvoir et non de musique, les tambours dynastiques n’étaient pas battus mais seulement effleurés par le souverain qui déduisait les décisions à prendre d’après le son produit par la peau tendue.
L’anthropologue Luc de Heusch précise : “Les tambours dynastiques, symboles de la présence muette de la lignée royale, interviennent donc dans trois rites de passage : 1. le rite agraire, qui marque le passage d’une saison à l’autre, de la disette à l’abondance; 2. le rite d’intronisation, transition d’un règne à l’autre; 3. le rite séculaire de l’abreuvage, transition d’un cycle historique à l’autre.” Totalement muets lorsque le roi s’absentait du territoire (guerre, chasse), les tambours dynastiques résonnaient pour fêter son retour triomphal. Pouvaient être punis de mort par les Abirus, les ritualistes de la Cour et responsables du Kalinga, ceux qui touchaient ou regardaient les tambours royaux hors de la présence du mwami.

Quand les Belges destituèrent le roi Musinga au profit d’un de ses fils d’un clan différent (au Rwanda, un fils n’appartient pas forcément au clan de son père), le 11 novembre 1931, le monarque en disgrâce fut contraint, cinq jours plus tard, de rendre le tambour royal. Les Belges officialisaient ainsi la déchéance du vieux mwami qui refusait la conversion au catholicisme, signifiant la fin de son pouvoir suprême. Le Kalinga était désormais accaparé par un clan rival et Musinga redevenait un simple prince. Symbole d’un système politique dont ils ne voulaient plus, le Kalinga fut honni par les Hutus des années pré-révolutionnaires.

  Le roi Musinga,
accompagné d'un officier colonial.


Jean-Paul Harroy, résident général du Rwanda-Urundi avant l’indépendance, estime, dans son livre "Rwanda, de la féodalité à la démocratie" (Hayez/Bruxelles, Académie des Sciences d’Outre-Mer/Paris, 1984), que les décorations du kalinga composées de testicules de roitelets vaincus, principalement des Hutus, joua un rôle important dans les ferments de la révolution, excitant la haine et le désir de vengeance de nombreux Hutus. Au printemps 1960, durant le colloque sur le Rwanda-Urundi organisé à Bruxelles, les délégués des partis politiques de l’APROSOMA et du PARMEHUTU réclamaient déjà la suppression “des coutumes surannées du kalinga et des abirus”.

Le Kalinga a été supprimé du drapeau sur lequel il figurait jadis. Aujourd’hui, peut-être peut-on encore en voir un exemplaire dans une vitrine du musée historique de Butare ou celui de Tervueren, le musée royal de l’Afrique centrale à Bruxelles ?


   


 
INKA, LA VACHE
 


La vache rwandaise, à la silhouette si particulière; corps maigre et osseux surmonté de hautes cornes, constitue le fondement de la société pastorale tutsie, différent “du monde de la houe” des Hutus agriculteurs.





Dans l’idéologie ancienne, cet animal était considéré comme supérieur à l’homme. Outre sa valeur économique, la vache remplissait une fonction sacrée : Kigwa, le dieu civilisateur, naquit d’un cœur de vache arrosé de lait et introduisit dans le monde humain les animaux sacrificiels et divinatoires dont un couple de vaches. Gihanga, son successeur, le dieu fondateur, instaura, lors de son arrivée sur terre, le culte de la vache en même temps qu’il apportait les autres éléments de civilisation : le feu, les semences et le tambour royal.

Une version plus sophistiquée de l’histoire de Gihanga, rapportée par Luc de Heusch dans Rois nés d’un cœur de vache, (Gallimard, Paris, 1982), conte que Nyiramacibiri (la magicienne), fille aînée du dieu, aurait reconquis l’affection paternelle après une dispute en faisant découvrir le lait de vache à son géniteur. La jeune femme guérit ainsi son père d’une grave maladie : Gihanga, séduit par cet étrange animal “sorti d’un lac”, aurait voulu s’emparer de tout le troupeau. Effrayés, les bovins retournèrent en galopant dans l’eau qui se referma sur eux. Les quelques vaches qui y échappèrent constituèrent le troupeau du Rwanda, assurant au pays sa prospérité. La morale de cette légende conclut : “Si les vaches étaient restées nombreuses, aucun homme n’aurait été le suzerain d’un autre.” C’est pourtant une société hiérarchisée que proposait la civilisation de la vache...



.. Aujourd’hui encore, pas un Rwandais qui ne rêve d’avoir sa vache et le meilleur moyen de draguer une fille est de comparer sa plastique à celle d‘une vache royale... Jadis, le système monarchique reposait sur la possession des troupeaux bovins. En théorie, le roi était propriétaire de toutes les vaches du royaume dont il confiait la gestion aux seigneurs tutsis. Ceux-ci, par le système de l’ubuhake, chargeaient les paysans hutus et tutsis de l’entretien des bêtes. Ce contrat de servage pastoral, supposant qu’un commanditaire, le shebuja, remette son cheptel à un vassal, l’umugaragu, lui fournissant en échange des produits vivriers, fut supprimé en 1953 par le roi Mutara. La possession d’une ou de plusieurs vaches conférait un prestige social certain, créant des clivages de “classe”, la majorité des Hutus du Rwanda ancien ayant, en pratique, rarement accès à ce statut.

L’africaniste Bernard Lugan précise dans son livre Histoire du Rwanda (Bartillat, Paris, 1997) :
“(...) L’accession au groupe tutsi n’était pas automatique dès lors qu’un Hutu possédait un troupeau. La possession de vaches n’était en effet pas l’échelle qui permettait aux Hutus de se « hisser » à la « tutsité ». D’ailleurs, l’essentiel du bétail des Hutu était imbata, ce qui veut dire qu’il était leur propriété absolue. Obtenu par le commerce ou par toute autre activité étrangère à l’ubuhake, ce bétail n’était pas le sauf-conduit favorisant l’entrée dans l’univers tutsi.
(...) Possesseurs de bétail imbata, les Hutus pouvaient néanmoins avoir des contrats d’ubuhake avec des chefs tutsi (...).”

Le royaume était divisé en blocs de pâturages destinés au bétail.

Le chanoine de Lacger, père missionnaire, estimait le cheptel rwandais en 1936 à un million de têtes. Tout l’univers du Rwanda ancien était imprégné de la vache : les plus riches s’habillaient de sa peau tannée qui couvrait également les tambours et servait de linceuls royaux, les cordes des arcs étaient fabriquées avec les tendons de l’animal, les bois des harpes avec ses cornes, la bouse servait de combustible et l’urine de nettoyant pour les pots. Des tabous alimentaires interdisaient de manger ce prestigieux bovin dont, en revanche, on ingurgitait tous les produits dérivés : lait frais, lait caillé (kiwuguto), beurre rance, parfois utilisé aussi comme onguent pour adoucir la peau.
Il existait des “armées bovines”, chacune dotée d’un nom : “les Blanches Nuées”, “les Ennemies de la Défaite”, “Les Cornes lyrées”. La plus prestigieuse d’entre toutes, celle du souverain, spécialement sélectionnée, était exclusivement composée de vaches “Nyambo” à l’allure élancée obtenue grâce à de savants croisements. Des poèmes pastoraux, déclamés auprès du mwami et de son conseil, chantaient leurs louanges, relatant les aventures des troupeaux militaires lors des razzias en territoires étrangers : les Amazina y’inka.
Les bergers tentaient d’espacer les saillies afin d’éviter de déformer les flancs des vaches du mwami. Des enclos spéciaux leur étaient réservés et elles suivaient la cour dans ses déplacements. Les gardiens du troupeau royal, affiliés à la société secrète Ryangombé, bénéficiaient d’une haute considération. Ils devaient respecter toute une série de règles matérielles et morales : se laver les mains avant et après la traite, ne pas commettre l’adultère, etc. Ces pasteurs royaux rangeaient pots et jarres de lait selon une classification très complexe. Chaque soir, un préposé était chargé de la gestion de toutes les jarres provenant de la traite des troupeaux royaux. Sacré, le lait des vaches royales était utilisé lors de différentes opérations divinatoires : par exemple, on en donnait à boire, mélangé à de la salive du monarque, aux taurillons destinés au sacrifice. Une cérémonie funéraire aux fastes adaptés à leur rang mettait fin à la vie des bovins royaux, ensevelis dans des lieux à part. La disparition des prestations coutumières comme la fourniture quotidienne de jarres de lait à la cour ainsi que le don de vaches, constitua l’un des principaux griefs dont se plaignit, en 1929, le mwami Musinga au gouverneur belge Lenaerts.

Il existe deux types de Watusi :
-Insanga (petites cornes) dit "celles trouvée là"
-Inyambo(grandes cornes) dit royale car venue du ciel avec le roi.


Alexandre Arnoux, un Père Blanc, témoigne de l’amour des Rwandais pour leurs troupeaux dans Les Pères Blancs aux sources du Nil (Librairie missionnaire, Paris, 1953) :

“(...) Un Résident du Ruanda offrit jadis au roi indigène un sceau qui lui servirait à authentiquer (sic) ses quelques lettres officielles. Ce cachet « écrivait » le nom du potentat : « Musinga mwami w’iRuanda : Musinga, roi du Ruanda. » Et, détail qui communiquait une valeur accrue à ce charmant objet, ces caractères couraient autour d’une tête de vache aux cornes démesurées. « Tu as l’esprit vif, ponctua solennellement, en guise de remerciements, le monarque au donateur. Toi, au moins, tu comprends les choses de chez nous ! Tu l’as prouvé en faisant graver l’image de ce qui nous est le plus cher : inka, la vache.
(...) Les vaches jouent le rôle réglementaire en ce sens qu’elles fournissent les indications pour distinguer les fractions du temps « A quelle heure viendrons-nous au catéchisme ? Quand aura lieu la cérémonie ? » interrogent les chrétiens et catéchumènes. Gardez-vous de leur répondre : à 9 h., à 11h., à 15 h., on ne vous comprendrait pas. Dites simplement : lorsque les troupeaux seront sortis pour paître, lorsqu’ils auront gagné l’abreuvoir, lorsqu’on aura ramené les jeunes veaux pour les soustraire au soleil trop cuisant ou après la traite des vaches.
(...) Rien de ce qui vient de la vache n’est mésestimé ou négligé, pas même les sous-produits. Nous aurons toutes les peines du monde à trouver des ouvriers pour nettoyer l’écurie des ânes; par contre, les filles de princes ne dédaigneront pas de remplir directement, de leurs doigts effilés, un office analogue dans le kraal des bovins.
(...) N’avoir plus de vaches, en avoir été dépossédé, voilà la suprême épreuve. Aussi, certains propriétaires se sont-ils donné la mort à la suite de perte de bétail.(...)”

   


 
Mwami, le titre du roi du Rwanda
 

Incarnation humaine du pouvoir, le roi, dans l’histoire ancienne du Rwanda, formait la clef de voûte de la nation, point de départ d’une société hiérarchisée, très structurée, que certains historiens n’hésitèrent pas à qualifier de “féodale” (mais méfions-nous de l’ethnocentrisme, en faisant, par exemple, des rapprochements simplistes avec la féodalité médiévale européenne).

Père du peuple, le mwami jouait un rôle de sauveur de la nation, particulièrement lors des crises : guerres, rivalités politiques ou conflits internes. Il était fréquent que le roi se sacrifie en allant au-devant du danger; lors de batailles par exemple, mais aussi en se suicidant ou en se laissant “assassiner” et remplacer par un autre si les Abirus, les ritualistes de la Cour, décidaient que c’était nécessaire à la sauvegarde du royaume. Il semble que les Abirus aient aussi eu le pouvoir de décision d’empoisonner un roi devenu sénile mais seulement après que celui-ci leur ai révélé le nom de son successeur. Ceci laissait aussi toute liberté aux Abirus de prétendre que leur propre choix était celui de feu le roi.

   
 
Le roi, comme les grands seigneurs de la cour, était ainsi porté dans ces sortes de palanquin tressés par leurs gardes et vassaux, lors des cérémonies.
 

Dans l’entourage du mwami, évoluaient un ou plusieurs favoris, conseillers privilégiés. Dans tous leurs récits missionnaires les pères Blancs s’indignaient à mots couverts des “mœurs dépravées” de la cour de Nyanza. Outre la pratique d’une grande liberté sexuelle entre hommes et femmes et parfois au sein d’une même famille (peut-être à l’image de Kigwa, le fondateur de la dynastie qui eut des relations charnelles avec sa sœur ?), les religieux réprouvaient l’homosexualité qui semblait assez répandue dans l’entourage royal. Lors de la campagne de presse lancée en novembre 1931 par monseigneur Classe pour destituer Musinga, un des derniers mwamis, le prélat “dénonça” la pédérastie du roi et “sa vie familiale indécente”. Sa charge de détenteur de l’autorité suprême donnait au monarque le droit de vie et de mort sur tous ses sujets. Les colonisateurs belges lui retirèrent ce pouvoir, amoindrissant ainsi le prestige du souverain aux yeux des populations. Au sein de cette “civilisation de la vache” où tout le symbolisme reposait sur la propriété du bétail, il parut étrange aux Rwandais que le vol de bovin ne fut plus considéré comme une faute grave, entraînant la mise à mort publique par empalement.

Le pouvoir royal était symbolisé par le kalinga, tambour de la monarchie.
Paul Del Perugia, dans Les derniers rois mages; chez les Tutsis du Ruanda, chronique d’un royaume oublié (Phébus, Paris, 1978), explique que le mwami était propriétaire de tous les bovins du pays “parce qu’il abritait un aspect de la vitalité divine passant dans le bétail”. Il rappelle également qu’il était interdit regarder le souverain manger... sous peine de mort. Cette pratique tenait de la “propagande royale” laissant croire qu’au-dessus des simples mortels, le roi n’avait pas besoin de se nourrir. La journée du souverain était consacrée à des audiences octroyées à ses conseillers, à recevoir des hommages et des offrandes, à “bénir” les troupeaux des armées bovines richement ornées, à assister à des sacrifices de taureaux. Del Perugia présente le souverain comme un élément unificateur du peuple, se penchant “sur les soucis pastoraux des grands vachers hamites comme sur les problèmes agraires des Bantous”. Une jeune fille tutsie et une jeune fille hutue serait venues le saluer chaque matin, symbolisant l’alliance des deux principales ethnies protégées par le roi. Cette vision idyllique qui rapproche la société monarchique tutsie d’un Eden perdu doit être nuancée : tous les observateurs de la Cour décrivirent un climat composé d’intrigues, de complots, de rumeurs, de putschs politiques et d’assassinats... comme dans toutes les civilisations !

   
 
Le mwami (ici Musinga) dans sa hutte royale de Nyanza, entouré de ses proches conseillers, les Abirus.
 

L’anthropologue Luc de Heusch, dans son ouvrage Rois nés d’un cœur de vache (Gallimard, 1982), conte la naissance de Kigwa, l’ancêtre primordial de la dynastie, lui-même émanation d’Imana, puissance suprême. Kigwa serait venu au monde dans un cœur de vache qu’une femme stérile, Gasani, aurait placé dans un pot et arrosé de lait pendant neuf mois. Arrivé sur terre d’une manière magique, extraordinaire, et sans cordon ombilical, Kigwa pouvait prétendre être “tombé du ciel”, nom qui sera systématiquement attribué, par la suite, aux rois et par extension, aux aristocrates et aux Tutsis : les Ibimanukas. Cette légende justifie l’importance accordée aux cordons ombilicaux des souverains rwandais, tous conservés par les Abirus. Selon la tradition, ceux-ci les enfouissaient dans des champs au moment de choisir un héritier royal : l’emportait celui dont le cordon ombilical avait le mieux ensemencé le terrain. Gihanga, le dieu-roi fondateur de la dynastie, sorte d’intermédiaire entre Kigwa et les premiers rois “humains”, serait, selon les mythes traditionnels, descendu du ciel sur terre dans la région de Mubari près du futur parc de la Kagera. Là, Gihanga aurait déterminé les rites de la monarchie rwandaise fondés sur la vache, emblème de prospérité, et le tambour, symbole de pouvoir, et instauré les traditions royales (ubwiru). La souveraineté aurait ensuite été transmise par Gihanga à ses fils : c’est à l’aîné, Kanyarwanda, qu’échut le Rwanda.
D’après le Récit des origines détaillé par l’abbé et historien rwandais Alexis Kagame, les premiers monarques auraient tous été des Tutsis appartenant aux clans des Zingabas et des Singas puis des Nyiginyas et des Begas. Souverains conquérants, ils favorisèrent l’expansion du royaume. Certains mwamis marquèrent particulièrement l’histoire, comme Ruganzu I Bwimba (mort en 1345, toujours d’après Kagame), premier de la dynastie nyiginya à manifester une véritable volonté d’accroissement du territoire et de fédération. Il n’hésita pas à sacrifier sa personne lors de combats contre le Gisaka, province dont le roi menaçait le Rwanda sur lequel il prétendait avoir des droits en tant qu’époux de la sœur de Ruganzu. Cyirima I Rugwe (mort en 1378), fils de Ruganzu, fut un roi entreprenant qui s’appropria la colline de Kigali dont il fit sa capitale qu’il perdit par la suite. Il recentra le système de gouvernement en supprimant les confédérations territoriales. Si l’on se reporte aux propos de Jan Vansina dans son étude L’évolution du royaume rwanda des origines à 1900 (1962, éditions Duculot, Belgique), Yuhi II Gahima (mort en 1477) aurait été le premier à pénétrer des territoires peuplés majoritairement de Hutus, au pied des volcans et jusqu’au lac Kivu. Mutara I Semugeshi (mort en 1576), souverain réformiste, fort de l’expérience qui l’avait opposé à un abiru hostile à son accession au trône, fit passer de un à trois le nombre des Abirus chargés de la succession royale. Le souverain pensa probablement rééquilibrer, par ce système, les chances d’un “candidat royal”. Ce même Semugeshi instaura la tradition qui consiste à reprendre dans le même ordre, au fil des successions royales et en organisant des cérémonies particulières à chacun, cinq noms dynastiques : Mutara, Kigeri, Mibambwe, Yuhi et Cyilima. Ainsi, après Semugeshi, tous les mwamis furent-ils baptisés selon ce rituel, en respectant une chronologie devenue immuable. Cilima II Rujugira (mort en 1708), grand roi guerrier, battit les Burundais dont il prit les territoires du Buyunzi ainsi que le Bugesera, le Ndorwa et une grande partie du Gisaka. Cette région ne fut toutefois entièrement conquise que sous le règne de Mutara II Rwogera (1853), et ce après la mort de son dernier souverain. Avec Kigeli IV Rwabugiri (1853-1895), s’est clôt la période de l’histoire du Rwanda hors présence européenne.


   


Kigeri IV Rwabugiri (1853-1895),
le premier mwami à avoir rencontré les Blancs


Ce grand monarque, le dernier à connaître une totale indépendance, consolida le pouvoir royal à l’intérieur du pays et élargit le territoire par l’annexion du Nkore, au nord des volcans (en actuel Ouganda) et de l’île Ijwi sur le lac Kivu.

Il sut remarquablement bien protéger le royaume des marchands d’esclaves arabes, qui à l’époque, s’infiltraient plus profondément à l’intérieur du continent africain en transitant par Zanzibar. C’est également pendant le règne de Rwabugiri que le conte Gustav Adolf von Götzen, à la tête d’une caravane de six cents hommes, pénétra dans le royaume afin d’explorer cette partie du territoire accordé aux Allemands lors du traité de Berlin de 1885. Le 29 mai 1894, l’officier fut reçu, par le mwami en personne, à la cour, située à ce moment là à Kageyo, près de l’actuelle Gisenyi. Ferdinand Nahimana*, retranscrit dans son ouvrage Le Blanc est arrivé, le roi est parti (Printer Set, Kigali, 1987) une conférence donnée par Alexis Kagame dans laquelle l’abbé relate cette première entrevue rwando-européenne : les Allemands organisèrent des parades militaires avec salves et tirèrent un feu d’artifice tandis que Rwabugiri leur fit cadeau de bétail. A la mort de Rwabugiri, les Abirus choisirent son fils, Mibambwe I Rutalindwa, pour lui succéder.

Portrait présumé de Rwabugiri.
Les Tutsis en général, mais plus particulièrement ceux des familles royales, se distinguaient par leur très haute stature (2, 05 m pour, les deux derniers monarques), ce qui impressionna fort les Européens. Les photos des débuts de la colonisation en témoignent de façon comique : Allemands et Belges paraissent des nains à la silhouette tassée par leurs casques coloniaux aux côtés des immenses Rwandais de la cour de Nyanza. Jean-Paul Harroy affirme que les Tutsis de la famille royale utilisaient différents procédés sur leurs enfants (massages allongeants, purges fréquentes, nourriture essentiellement liquide et lactée, toujours prise debout) afin de leur donner cette taille et cette minceur élégante bien que toujours un peu voûtée.

Il précise aussi que les mwamis du Burundi ne présentaient pas la même apparence et qu’au fil du temps, il remarqua de moins en moins de Tutsis gigantesques, laissant penser que ces pratiques se seraient peu à peu éteintes.


  * Cet historien rwandais, diplomé de l’université de Paris VII, auteur de plusieurs livres sur le Rwanda, fut directeur de l’Office Rwandais d’Information et s’est compromis avec le gouvernement génocidaire de Juvénal Habyarimana. Il fut en effet le fondateur et le directeur de la Radio des Mille Collines qui, en 1994, incita les populations hutues à tuer tous les Tutsis. Arrêté au Cameroun en mars 1996, il a été transféré à Arusha en Tanzanie où il est incarcéré et sera jugé pour “entente en vue de commettre un génocide, complicité de génocide, crime contre l’humanité et incitation directe et publique à commettre le génocide”. Nous ne pouvons passer sous silence ses publications, souvent pionnières à une époque où peu de travaux avaient été réalisés sur le sujet mais tenons à rappeler la partialité de Nahimana, notamment sur des thèmes contemporains et son engagement politique criminel.


Yuhi V Musinga (1896-1944), le mwami résistant


A la mort de Rwabugiri, les Abirus choisirent son fils, Mibambwe I Rutalindwa, pour lui succéder.
Le prince étant orphelin de mère, on désigna une épouse du roi défunt, Kanjogera, du clan des Begas, pour l’accompagner comme reine-mère. Cette femme, soutenue par ses deux frères, intrigua pour placer sur le trône un de ses fils, Musinga, qu’elle avait eu de Rwabugiri. Elle parvint à ses fins en 1896, par le coup d’Etat de Rucunshu : le roi brûla dans sa hutte avec son kalinga (tambour dynastique) et fut remplacé par Yuhi V Musinga (1896-1944).


Musinga jeune homme, avec son bâton de berger, symbole de la possession des vaches de tout le royaume.
A Musinga, incomba la difficile tâche de faire face aux premiers colonisateurs. Les Allemands s’étaient installés dès 1898 à Ishangi, sur le Kivu. Lorsqu’il s’agit de reconnaître leur souveraineté, le mwami, d’abord méfiant et peut-être pour manifester son peu d’estime pour ces intervenants étrangers, envoya à sa place un comparse à la rencontre de la délégation germanique. Celle-ci prit le figurant pour le vrai roi. En 1908, le premier Résident, Richard Kandt, s’établit à Kigali. Le docteur Kandt fut à l’origine de la fixation de la Cour, jusque là itinérante, à Nyanza. Cette ville devint la capitale royale. Les échanges entre les colons et le mwami débutèrent favorablement grâce au principe d’administration indirecte appliqué par les nouveaux maîtres du territoire : le souverain conservait une relative liberté de contrôle de son pays. Le rôle de médiateur joué par les Allemands entre la Cour et les Pères Blancs (ils s’opposaient en de nombreux domaines et Richard Kandt prenait souvent la défense des Rwandais) allait dans ce sens.

C’est pourquoi Musinga resta très déçu lorsque, après la défaite de l’empire germanique lors du premier conflit mondial, le Rwanda fut attribué à la Belgique en 1919, sous forme de mandat. Les nouveaux arrivants rognèrent peu à peu sur les pouvoirs royaux, provoquant une dégradation de leurs rapports avec le monarque au point que les Belges s’arrangèrent pour le destituer en 1931. Résigné et sans moyen de réagir, Musinga se retira avec ses derniers fidèles près de Bukavu. Il finit ses jours au Congo, pendant la seconde guerre mondiale, espérant cette fois la victoire des Allemands, promesse pour lui, croyait-t-il, d’un retour au pouvoir.

Yuhi V Musinga
(1896-1944),



   


Mutara III Rudahigwa (1931-1959), le mwami muselé

En 1931, les autorités belges sustituent ce jeune homme à son père Musinga, destitué pour avoir refusé de se convertir et pour son esprit d’indépendance. Le nouveau mwami règnera sous le nom de Mutara III Rudahigwa (1931-1959).

   
 
Baptême de Rudahigwa, le 17 octobre 1943. Il a pour parrain Pierre Ryckmans, le gouverneur général du Rwanda.
 

Monogame, catholique pratiquant, ce souverain “bien sous tous rapports” selon les critères des Belges, plaça son royaume “sous la protection du Christ-roi”en 1946, supprima l’ubuhake (contrat de vasselage traditionnel) en 1953 et semblait échaffauder de vastes plans de modernisation pour son royaume tout en restant attaché aux valeurs anciennes de la civilisation de la vache.


   
 
Rudahigwa et sa seconde épouse, une chrétienne cette fois, Rosalie Gicanda.
 

Il fut reçu à plusieurs reprises par le roi Baudoin à Bruxelles puis l’accueillit à son tour à Nyanza en juin 1955. Lorsqu’après 1957, l’Eglise et les Belges effectuèrent une volte-face au détriment des élites tutsies sur lesquelles elles s’appuyaient jusque là, il se produisit le même phénomène pour Mutara que pour son père : il commença à s’opposer à ses colonisateurs.


   
 
La mère et la veuve de Rudahigwa pendant la cérémonie de funérailles du mwami, en 1959.
 

Le mwami mourut subitement, le 25 juillet 1959, dans de mystérieuses conditions, après une piqûre de pénicilline qui lui fut administrée à l’hôpital “Prince Régent” de Bujumbura. En dépit de la demande de certains membres du Conseil Supérieur du Rwanda, aucune autopsie ne fut jamais réalisée.


Kigeri V Nadhindurwa, le dernier mwami

Jean-Paul Harroy, Résident général du Ruanda-Urundi pour la Belgique de 1955 à 1961, détaille dans son livre de souvenirs, Rwanda, de la féodalité à la démocratie (Hayez/Bruxelles, Académie des Sciences d’Outre-Mer/Paris, 1984), la manière dont les Belges cherchèrent à pousser sur le trône un candidat de leur choix. Il fallait qu’il soit suffisament docile pour les laisser préparer la “révolution assistée” hostile aux Tutsis. Les Belges furent toutefois “doublés” par les Abirus qui opérèrent “le coup de force de Mwima” acclamant, lors des obsèques royales, Jean-Baptiste Ndahindurwa, un des fils de Musinga (Mutara n’ayant eu aucune descendance). L’ancien Résident ne cache pas sa volonté de mainmise sur le nouveau mwami, baptisé Kigeri V Nadhindurwa. Il le décrit comme “une personnalité sympathique mais peu brillante et influençable” et raconte avoir exigé du nouveau souverain l’acceptation de régner constitutionnellement sans gouverner. Les Belges organisaient en fait la chute de la monarchie et ce qu’ils appelèrent “la révolution rwandaise” afin de placer au pouvoir les Hutus formés dans les séminaires. Une fois encore, les rapports entre la Cour et les colonisateurs se tendirent. Le monarque, appuyé en cela par l’UNAR (Union Nationale Rwandaise), parti royaliste récemment créé, pressentant ce qui se tramait, se fit moins docile. Il défendit par exemple trois chefs unaristes mutins qui réclamaient l’indépendance et fit en vain appel, en novembre 1959, au roi Baudoin de Belgique, lui demandant par télégramme l’autorisation de rétablir lui-même l’ordre face à l’agitation politique intérieure menée par l’APROSOMA et le PARMEHUTU, les partis hutus soutenus par les Belges.


Accueil sur le tarmac du roi des Belges, Baudouin, par Kigeri, le 18 décembre 1959.
En juillet 1960, Kigeri se montra hostile à la création d’un Conseil Supérieur du pays composé en majorité de Hutus opposants; il refusa de ratifier leurs décisions. En août de la même année, un détail significatif soulignait la perte du prestige monarchique voulue par les Belges : sur les nouvelles impressions des billets de banque du Ruanda-Urundi, des animaux sauvages remplaçaient le portrait du mwami. Le roi se sentit cerné : plusieurs de ses proches furent placés en résidence surveillée et des Hutus disaient vouloir marcher sur Nyanza pour “célébrer leur libération de la traditionnelle domination tutsie”. Kigeri s’envola pour Kinshasa, au Congo, dans un avion soviétique prêté par Patrice Lumumba.


En janvier 1961, les élections marquaient la victoire écrasante du PARMEHUTU et de l’APROSOMA. En septembre, un référendum fut organisé pour interroger la population au sujet du système monarchique. Kigeri, interdit de territoire, tenta de revenir clandestinement sur le sol rwandais mais il fut rattrapé par les Belges et ramené à Bujumbura. Le référendum donna 80 % de “nons” hostiles au trône. Le 1er octobre 1961, Jean-Paul Harroy signait l’abolition de la monarchie rwandaise et Kigeri partait pour un long exil. Il réside aujourd’hui aux Etats-Unis.


   
 
Kigeri au début de son court règne, accompagné de Jean-Paul Harroy, vice-gouverneur général du Rwanda-Burundi et Marcel Pochet, conseiller belge du roi.
 

Suit ici le court texte d’un journaliste français, François d’Harcourt qui entreprit, en en 1959, un périple de 35 000 km à travers le continent africain. Il en tira un récit préfacé par Joseph Kessel, L’Afrique à l’heure H., (Gallimard, 1960). D’Harcourt eut l’occasion de croiser le mwami (Mais duquel sagit-il ? L’auteur parle du mwami du Burundi et précise plus loin que le souverain rentre à Kigali. Il mentionne sa capitale située “en pleine montagne” [Nyanza ?] alors que le monarque du Burundi résidait à Bujumbura. Il évoque “la femme et les enfants du roi” alors que l’on sait que Mutara, au pouvoir à cette époque, resta stérile...). Cette vision par un Européen des années 50 d’un “roi nègre” dont on souligne la “sauvagerie” sous l’aspect occidentalisé, bien que caricaturale et archétypiquement colonialiste, m’a paru intéressante du fait de la rareté des témoignages sur les monarques des Grands Lacs à cette époque.
“(...) Aujourd’hui, Usumbura, la capitale administrative, est en fête. L’avion de Bruxelles, qui doit ramener le Mwami de l’Urundi, va se poser d’un moment à l’autre sur le petit aérodrome de la ville. Les tambours de l’Urundi, célèbres dans toute l’Afrique, sont alignés près de la piste. Les hommes tout habillés de rouge attendent imperturbablement. Le tambour est ici symbole de l’autorité. Lorsque le souverain quitte le pays, les tambours se taisent pendant toute son absence. Dès qu’il est de retour, ils recommencent à battre. C’était le cas aujourd’hui. L’avion arrive en vombrissant et s’arrête. Le Mwami apparaît en complet occidental avec chapeau melon. En le voyant si paisible et si civilisé, je ne peux m’empêcher de penser à son sanguinaire grand-père qui faisait empaler les gens. Sa femme et ses enfants sont là pour l’accueillir. Des centaines de danseurs sont venus de l’Urundi. Avec des attitudes langoureuses et frémissantes, ils expriment successivement la guerre, la chasse, l’amour. Mais l’ennui se peint sur le visage du souverain. Il monte alors dans sa Cadillac. Un chauffeur, en livrée blanc et or, lui ouvre la portière et s’agenouille devant lui. Le cortège démarre vers Kigali. Quelques heures plus tard, il aura rejoint sa capitale, située en pleine montagne. Le Mwami possède là un palais moderne où il reçoit les Européens et les invités. Mais le soir venu, il préfère regagner la hutte où il a coutume de dormir. Parfois, il descend de sa montagne pour venir au “Cocotier”, dancing d’Usumbura et là, il monte à l’orchestre et tel un batteur noir d’une formation américaine, il rythme vigoureusement “rock and rolls” et “boogies”. Très séduisant, on le dit sensible aux charmes féminins, surtout à ceux des Européennes. Son cadeau le plus courant : une peau de léopard. Sa vengeance en cas de refus : la mort. Deux femmes coupables à ses yeux furent terrassées par un mal invisible et mystérieux – effet d’un poison peut-être – qui les emporta dans l’autre monde.”