AJOUTS RECENTS (mise à jour du 6 mars 2006) - En bas de page


- “La noire de…” et “Borom Sarret”, de Sembene Ousmane
- “Va, vis et deviens”, de Radu Milhaileanu
- “Devine qui vient dîner”, par Stanley Kramer





“La Blessure”, de Nicolas Klotz, écrit par Elisabeth Perceval,
avec Noëlla Mossaba, Adama Doumbia, Matty Djambo, Ousman Diallo.

Ce remarquable “docu fiction”, comme on pourrait peut-être le nommer, m’a semblé une grande réussite tant du point de vue formel – beauté sobre et lumineuse des images, jeu spontané mais toujours juste des acteurs non professionnels – que du point de vue intellectuel puisque la question est posée du moment où un Etat démocratique se rapproche d’un Etat totalitaire dans un réflexe d’autoprotection, juste “parce qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde” comme l’avancent les partisans de la fermeture des frontières à l’émigration. Vaste et complexe problème que Klotz aborde superbement. J’aimerais qu’un film de cette qualité, de cette gravité, soit consacré au génocide rwandais.
Agence pour le cinéma indépendant : http://www.lacid.org

“Les Mines du roi Salomon”, de Compton Bennett, Andrew Marton
avec Deborah Kerr et Stewart Granger, USA (1950).

Terriblement kitsch, assez ennuyeux dans toute la première partie car on ne parvient guère à se passionner pour les tribulations de Deborah Kerr, bien moins sexy et attachante que Grace Kelly ou Ava Gardner dans “Mogambo”, le film m’a plu pour la fin où l’on voit un improbable Africain mi-Masaï, mi-Tutsi, bon génie des héros blancs qu’il conduira jusqu’à son “village” qui n’est autre que la cité du mwami. Suit un duel en règle entre deux chefs de la cour à ne pas manquer car je doute qu’il reste beaucoup d’archives de ce genre sur le Rwanda ancien, même si c’est un peu revu à la sauce hollywoodienne. Le film fut en effet tourné en 1949 en partie au Rwanda, avec des “autochtones” pour figurants et silhouettes. Mon frère aîné, Gus, se souvient y avoir participé et il me semble avoir lu quelque part que le mwami avait plus tard assisté à une projection en plein air du “chef-d’œuvre”… La cassette reste disponible en VHS, pour les DVD en version export canadienne seulement.

> Extrait du livre "le Pays aux milles collines, ma vie au Rwanda” par Rosamond Halsey Carr, Payot, 2002.


“Tuez-les tous !”, de Raphaël Glucksmann, David Hazan
et Pierre Mezerette,
France (2004).


Clair dans sa reconstitution historique du génocide rwandais, ce très brillant documentaire tente également d’analyser le rôle ambigu de la France et de son armée au sein de l’imbroglio tragique. Foccart évincé par Mitterrand, les complexités de la politique française accentuées par le système de cohabitation, tout est observé, disséqué. Hubert Védrine et Edouard Balladur, par leur défense tellement systématique de la France qu’elle en devient inefficace, effrayante aussi (jusqu’où peut-on aller pour préserver l’image de son pays, où s’arrête le “devoir d’Etat” ?) ne sont pas convaincants et génèrent plutôt le malaise. Ils semblent appartenir à ce monde suffisant et non introspectif - je l’espère disparu - où les Blancs pouvaient tout se permettre en Afrique sous la fallacieuse étiquette d’humanisme occidental au service du pauvre continent peuplé de sauvages sanguinaires. Il est rassurant de constater que trois jeunes de leurs compatriotes dont un professeur de philosophie (Raphaël Glucksmann est aussi le fils du philosophe et pamphlétaire André Glucksmann) s’interrogent avec sincérité et acuité sur ce crime qui s’est déroulé quand ils avaient quinze ans et auquel leur pays est mêlé. Peut-être un espoir pour demain… En DVD.



“Un été inoubliable”, de Lucian Pintille, France-Roumanie (1994).


“Une de mes rares certitudes, c’est que le délire ethnique est toujours inventé, provoqué. Il surgit toujours là où la légitimité du pouvoir est contestée, là où plusieurs puissances revendiquent une même légitimité.” Plus loin dans l’interview qui figure dans ce DVD, le réalisateur, un Roumain né sous la monarchie – il connut les terreurs politiques qui marquèrent l’Europe centrale, le nazisme et le communisme - s’interroge sur la chute de la plupart des ex-pays communistes dans le délire ethnique. Je ne peux m’empêcher, bien sûr, de faire un rapprochement avec le Rwanda et d’y constater une fois encore le côté sombre de l’universel humain. Le film de Pintille s’inspire de la nouvelle de Petru Dimitriu, “la Salade” et raconte l’histoire d’un crime ethnique à l’encontre de Bulgares, perpétré en 1925 par des militaires de la grande et éphémère Roumanie née du traité de Versailles. Il y illustre, à travers la mutation d’un officier roumain et de sa famille à la frontière bulgare, avec acuité et souci du détail tant psychologique qu’historique, les tragiques questions des frontières, de l’obéissance et de l’altérité. Avec en prime, l’émouvante et superbe Kristin Scott-Thomas, aujourd’hui productrice, en plus de ses talents de comédienne.

“Gardiens de la mémoire”, documentaire de Eric Kabera,
Rwanda (2004).


Nyamata, Gisozi, Nyamirambo, Ntarama, Murambi, Rusatina, Kibuye, Bisesero : une litanie pour quelques-uns des sites de massacres durant le génocide rwandais de 1994.Eric Kabera, dix ans après, interroge les rescapés qui ont perdu une grande partie des leurs, parfois tous. Entre fosses communes, mémoriaux, cimetières sans cesse remplis avec la découverte de nouveaux charniers révélés par les assassins lors de leurs procès, on se prend à penser que le bonheur a déserté les collines.

“Je n’ai pas de raison d’être heureux” constate l’un des interviewés. Universelle est la douleur de ces gens marqués par la disparition de leurs proches, mais cruelle et poignante surtout l’idée que ces morts furent programmées, organisées et exécutées, interrompant brutalement des existences sur un prétexte raciste, une pure haine de l’autre. Kabera filme les réactions des victimes : celle de la catholique qui prie pour ses bourreaux “puisque seul Dieu peut les punir”, de cette jeune fille à qui il ne reste que les larmes ; “Je n’ai rien à dire, ceci me dépasse” mais aussi la révolte de ce rescapé qui en appelle aux criminels devant les tombes; “Regardez ceci, il n’y a pas de réconciliation ici, amenez-les ici venir enterrer” et la colère des deux gardiens de Bisesero, où les Tutsis tentèrent de résister; “Je me suis battu et j’ai combattu (…). La communauté internationale doit être punie (pour avoir laissé faire- ndlr). J’entends parler de l’ONU et de son soi-disant pouvoir qui n’a eu aucun effet ici, à Bisesero”.

Contrairement à “Tuez-les tous !”, ce documentaire ne replace pas le génocide dans son contexte historique, ce qui le rend parfois pas assez explicite : les images de l’armée française accueillie avec enthousiasme par les miliciens interhamwe génocideurs, la visite de Bill Clinton à Kigali ou les procès des “cerveaux” que l’on entend plaider non coupable - sans que leur nom soit précisé, dommage pour l’Histoire - mériteraient des commentaires. Il faut encourager ce jeune réalisateur rwandais, créateur de sa propre maison de production et tenter, en regardant ce film, de faire mentir une des rescapées qui déplore, à juste titre : “En fait, seuls les tiens se souviennent de toi et personne ne peut se souvenir de toi s’il ne te connaît pas.”

www.keepersofmemory.com
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“Massaï, les guerriers de la pluie”, de Pascal Plisson,
avec Ngotiek Ole Mako, Paul Nteri Ole Sekenan, Parkasio Ole Mutet, Swakei Kipilosh Kiaki Ole Narikai, Peniki Ole Soyiantet, Musurpei Ole Toroge, John Parkuyere Nasipa, Lemerok Nkuruna, Daniel Kipa Ole Nginai. France (2004).


Leurs silhouettes longilignes, leur amour de la vache (au plus fort de la crise de la vache folle, ils réclamèrent les troupeaux européens destinés à l’abattoir car ils se considèrent comme les propriétaires et protecteurs des bovins du monde entier !) leur nomadisme, rappellent à l’évidence les Tutsis et rend les Massaïs chers à mon cœur. Je me souviens de certains d’entre eux, à Nairobi, gardant les maisons armés de leur lance (aujourd’hui interdite et remplacée par une sorte de bâton-gourdin); la pauvreté les contraint parfois à s’engager comme vigiles. C’est pourquoi j’ai aimé ce film, illustration d’une fable sur la sécheresse qui pousse une troupe de jeunes guerriers à partir tuer un lion mythique, Vitchua, pour qu’enfin la pluie tombe… Le récit est vif, captivant, bien mené et porté par de superbes images – le bonus sur l’étalonnage montre combien la technique permet de jouer sur couleur et lumière – et l’on ne manque pas de s’attacher à la petite troupe des jeunes garçons, dotés chacun d’un vrai tempérament (personnage comme acteur). Je reste plus dubitatif quant aux bonus et commentaires du DVD qui insistent lourdement sur le côté “bon sauvage” des Massaïs que chaque Occidental ne manque pas d’étreindre maintes fois face à la caméra en proclamant son amitié pour eux et vantant leurs qualités de “loyauté, de courage, de respect de la parole”. On imagine le tableau avec Brad Pitt ou Vincent Cassel ! Le réalisateur, “star incontestée du documentaire animalier” (!!!), aime à répéter que ses acteurs “sont restés comme ont les a trouvés” et nous rassure sur le fait qu’aucun d’entre eux n’éprouve de velléités cinématographiques. Autrement dit : chacun chez soi et les vaches seront bien gardées, pas de carrière à l’écran pour les “indigènes” qui doivent continuer à courir tout nus dans la brousse ! Eternelle et agaçante attitude protectrice (et de défense de son propre champ d’action ?) des Blancs envers les populations du tiers-monde, les Africains en particulier. “Nos oncles”, comme les baptisaient les Congolais au bon vieux temps des colonies. Sans compter, lors de la projection du film, à la maison française de Nairobi, la petite dame qui assène à l’un des acteurs : “On a aimé votre discours mais on n’a rien compris !” Passons sur les bonus donc pour ne voir que le film, émouvant et très réussi !




“Camp de Thiaroye”, de Sembene Ousmane, avec Ibrahim Sane, Jean-Daniel Simon, Marthe Mercadier, Sijiri Bakaba, Ismaël Lo.
France-Sénégal (1988).

De facture classique sans que cela retire à l’émotion et la lucidité, ce film du grand pionnier africain – la biographie du bonus rappelle qu’Ousmane fut le premier à tourner un long métrage sur le continent - conte l’horrible destinée d’un groupe de “Tirailleurs sénégalais” (beaucoup venaient d’autres pays en dépit de cette appellation) – parqués dans un camp au Sénégal à leur retour d’Europe. La France, qu’ils avaient aidé à libérer du joug nazi, leur paru bien ingrate quand elle prétendit réduire leur solde d’anciens combattants et leur imposer un régime carcéral. Ils se révoltèrent et furent alors sauvagement assassinés, blessés, emprisonnés, la métropole révélant son mépris des “vaillantes troupes nègres” en dehors du rôle de chair à canon. Toutes proportions gardées car je ne pense pas que les champions professionnels soient à plaindre, cela fait songer à l’exaltation, aujourd’hui, de la France “black-blanc-beur”, strictement circonscrite dans les périodes de compétitions sportives... surtout en cas de succès. Pour en revenir au film, je m’interroge sur les carrières des acteurs africains, remarquables pour la plupart, et que je ne me souviens pas avoir revus à l’écran. Regrettable gâchis de talents…



“La noire de…” et “Borom Sarret”, de Sembene Ousmane avec Thérèse M’Bissine Diop, Robert Fontaine, Anne-Marie Jelinek, Momar Nar Sene, Abdoulay Ly, Sénégal (1966 et 1962)

Le contraste est fort entre la violence du sujet et les images tranquilles, presque documentaires, montrant une élégante Sénégalaise occupée à tenir l’intérieur des colons blancs qui l’ont fait venir de son pays natal pour s’occuper de leurs enfants. Diouana est totalement perdue à Antibes (j’y ai séjourné de nombreuses fois lors de mes premiers étés français, l’évocation ne m’en a que plus touché) où elle ne connaît rien ni personne.
Les commentaires off de la jeune femme trahissent toute sa détresse qui la poussera au suicide sans que ses “patrons” (on a envie de dire “ses maîtres” !) ne veuillent s’en apercevoir. Restera longtemps dans l’esprit du spectateur, symbole sautillant du remords colonial, la vision du petit garçon tenant un masque africain devant son visage - le cadeau de l’héroïne à ses employeurs - qui poursuit jusqu’à l’aéroport, le patron venu donner la paye de Diouana à sa vieille mère. Pour dénoncer l’horreur sociale, Sembene Ousmane cisèle avec autant de soin prises de vue et dialogues : il y a cette scène épouvantable de drôlerie et de justesse où l’hôte blanc demande à embrasser Diouana car “c’est la première fois qu’il embrasse une Négresse” ou cette autre où le couple de colons, lui-même déphasé en métropole, parle de “rentrer” à Dakar !
Dans le DVD, une remarquable interview de Thérèse M’bissine Diop, l’actrice principale qui semble à peine effleurée par le temps, rappelle les stupides préjugés des Africains d’alors - et encore de certains aujourd’hui ! - à l’égard des artistes et des femmes indépendantes : mademoiselle M’Bissine Diop dont la carrière n’a pas eu la destinée qu’elle méritait, se faisait traiter de “Française” et de “prostituée” après sa prestation à l’écran. Sa mère refusa même de lui adresser la parole. Et j’ai presque aimé plus encore le court-métrage, “Borom Sarret”, récit des tribulations tragi-comiques d’un charretier dans le Dakar des années 60, me rappelant Kampala ou Nairobi de la décennie suivante !



“Va, vis et deviens”, de Radu Milhaileanu, avec Yael Abecassis, Roschdy Zem, Moshe Agazai, Moshe Abebe, Sirak M. Sabahat, Roni Hadar,
France-Israël (2004).

Ce film aborde le sujet peu connu des Falashas, ces juifs éthiopiens échoués dans des camps de réfugiés au Soudan où ils dépérissaient, exposés à la famine et aux attaques de pilleurs. Une opération de sauvetage, organisée en 1984 par le Mossad et les Etats-Unis, leur permet de rejoindre Israël alors que le régime dictatorial de Mengistu leur interdisait l’émigration. Cette fresque, couronnée par de nombreux prix, m’a semblé réussie dans ses deux premières parties : l’enfance et l’adolescence d’un petit Ethiopien non falasha que sa mère fait passer pour juif afin de le sauver. “Schlomo” est adopté par une famille israélienne d’origine française, en butte à toutes les difficultés d’adaptation d’un garçon de tiers-monde, confronté, en plus, au racisme. Israël n’est pas épargné par le phénomène constaté partout entre Blancs riches et Noirs pauvres. La troisième et dernière partie m’a paru sombrer dans un larmoyant mélo avec happy end téléguidé, accentué par une mélopée - lourdement présente aux oreilles durant tout le film ! – qui pousse même des acteurs chevronnés comme Yael Abecassis à surjouer. Dommage !



“Devine qui vient dîner”, par Stanley Kramer avec Katharine Hepburn, Spencer Tracy, Sidney Poitier, USA (1967).

Ce pamphlet anti-raciste, vieux de bientôt quarante ans, paraît aujourd’hui un peu dépassé. Difficile, en effet, de ne pas sourire devant des images proches du théâtre filmé - mise en scène très conventionnelle, personnages archétypiques et décors dignes d’une série TV d’alors - ajoutés à l’accumulation de bons sentiments - aujourd’hui on dirait “politiquement correct” - au sujet des rapports difficiles entre Noirs et Blancs dans cette Amérique en Technicolor, très éloignée de l’idéale “nation arc-en-ciel” rêvée par Mandela et d’autres. Pourtant, outre la présence et le jeu parfait de Sidney Poitier - une de mes vieilles idoles… mon admiration est peut-être teintée de narcissisme, on m’a souvent dit que je lui ressemblais ! -, Spencer Tracy en crédible bougon à préjugés et miss Hepburn dans son éternel mais toujours réussi personnage de libérale BCBG, l’œuvre eut au moins, à sa sortie, le mérite d’aborder de front un sujet tabou. En cela, elle reste un témoignage sociologique autant qu’historique.



“Zoulou”, de Stanley Baker, avec Stanley Baker, Jack Hawkins, Michael Caine, USA (1964).

Ressorti en “collector”, le classique et toujours exaltant film de Baker, porté par la musique martiale de John Barry, reste un plaisir à redécouvrir. Ne serait-ce que pour voir Michael Caine en jeune, svelte et blond officier britannique face à Gastsha Buthelezi dans le rôle du chef Cetewayo qui, en 1879, fondit, à la tête de ses 4000 guerriers zoulous non pourvus d’armes à feu, sur la mission de Rocke’s Drift défendue par 100 militaires britanniques. Une incroyable bataille tournée à l’époque de l’apartheid avec des figurants africains qui jamais n’avaient vu un film puisque l’entrée des cinémas leur était interdite…