Avertissement :
ma bibliothèque est grande et peut-être pas toujours très bien classée (!)...


Je n’ai encore sorti que quelques volumes des étagères, la liste qui suit est donc loin d’être exhaustive et je compte la compléter au fil du temps, de mes lectures et relectures. Les commentaires sur chaque ouvrage sont strictement personnels et subjectifs, j’espère seulement vous faire partager mes coups de cœurs littéraires ou historiques.

AJOUTS RECENTS (mise à jour du 6 mars 2006) - A lire à la fin des rubriques citées.

Rwanda contemporain
- “SurVivantes”, par Esther Mujawayo et Souâd Belhaddad

Bibliothèque en vrac
- “Inquiétude”, par Joseph Conrad
- “Harraga”, par Boualem Sansal, Gallimard


RWANDA ANCIEN

 

“Aux sources du Nil”,
Richard F. Burton et John H. Speke, éditions Phébus, 1989.

 

On songe tout de suite à un scénario hollywoodien (un film britannique, je crois, a été réalisé dans les années 1970) ou une histoire à la Jules Verne, en lisant le récit de voyage de ces deux officiers de l’armée des Indes, chasseurs et explorateurs et qui se disputèrent au final la découverte des origines du grand fleuve dans cette partie de l’Afrique jusque là inconnue.


“Un diable d’homme, Sir Richard Burton ou le démon de l’aventure”,
Faw Brodie, Phébus Libretto, 2001.

Bien qu’un peu indigeste par son surcroît de détails - comme nombre de biographies anglo-saxonnes - le récit très fouillé de la destinée de ce singulier personnage, polyglotte et peut-être parfois mythomane, aventurier sûrement, premier occidental à atteindre la Mecque déguisé en pèlerin, passionné par les sexualité dont il explora tous les sens (sa puritaine épouse brûla tous ses textes “inconvenants”) et la nature humaine en général, mérite le détour.


“Histoire du Rwanda”,
Bernard Lugan, éditions Bartillat, 1997.

En dépit de ses prises de positions politiques très “droitistes” que je ne partage pas et de son dernier ouvrage qui semble vouloir disculper la France de toute implication dans le génocide rwandais par réflexe patriotique plus que par réflexion, Bernard Lugan est l’un des meilleurs connaisseurs du Rwanda, particulièrement de son histoire ancienne. Ce volume constitue une référence en la matière qu’on aurait tort de négliger.


“Cette Afrique qui était allemande”,
Bernard Lugan, éditions Jean-Picollec, 1990.

Tout en reprenant l’avertissement précédent quant à l’auteur et ses positions politiques, je conseille la lecture de ce passionnant document historique, fourmillant de détails et photos inédits sur l’histoire méconnue de la présence germanique sur le continent noir. Outre le Rwanda et le Burundi, Lugan évoque aussi le Cameroun, le Togo, l’Afrique orientale, colonies perdues par l’Allemagne après sa défaite lors de la Première Guerre mondiale.


“Les derniers rois mages, chez les Tutsis du Ruanda :
chronique d’un royaume oublié”,
Paul del Perugia, Phébus poche, 2004.

Très inspiré par la monarchie rwandaise qui suscite en lui des digressions poétiques plus proches du délire mythologique que de la réalité sociologique et historique, Paul Del Perugia, ancien haut fonctionnaire des Affaires étrangères, rapporta de ses deux années en poste à Kigali cette ode à la société rwandaise traditionnelle. Il a le mérite de s’être intéressé de près au code ésotérique, à la société de la vache et aux trois ethnies qui composent le pays, Hutus, Tutsis et Twas, décrivant l’ensemble avec un lyrisme kitsch. Mais l’admiration sans borne qu’il porte au système monarchique, décrit comme un Etat idéal, doit être prise avec circonspection.


“Le Rwanda sous le mandat belge (1916-1931)”,
Jean Rumiya, L’Harmattan, 1992

Vulgarisation d’une thèse de troisième cycle dirigée par Jean-Pierre Chrétien, le spécialiste français de l’Afrique des Grands Lacs, cet ouvrage retrace de manière didactique et claire cette période charnière de l’histoire du royaume durant laquelle l’Eglise catholique fit main basse sur la civilisation rwandaise et son Etat avec l’appui des autorités belges, heureuses d’agrandir leur déjà vaste Congo d’une parcelle supplémentaire. Quelques photos ne manqueront pas d’intéresser les amateurs d’exotisme colonial, soulignant le contraste entre les immenses hommes de la cour du mwami aux coiffures en cornes de vaches posant aux côtés des Blancs qui paraissent écrasés sous leurs casques de liège…


“Carnets de route au cœur de l’Afrique”,
des sources du Nil au Congo,
par Jan Czekanowski, les Editions Noir sur Blanc, 2001.


Vingt-cinq askaris, neuf Allemands et un Polonais chargés d’encombrantes caisses de matériel parcourent 6300km au cœur de l’Afrique entre 1907 et 1908. Les Occidentaux de l’époque n’avaient peur de rien, surtout pas de l’inconnu !
C’est l’un des participants, Jan Czekanowski, anthropologue et ethnographe, qui prend la plume pour raconter avec humanité et humour cette périlleuse expédition géographique du duc de Mecklenburg. Un journal de bord remarquable à plusieurs titres : pour l’étonnement et la difficulté qui président à la rencontre de l’Autre en général, mais le côté picaresque aussi de cette gigantesque balade dans une Afrique disparue. Et puis, sensible à tout ce qui touche à l’exil, je conseille cette intéressante collection des éditions Noir sur Blanc, créée par une des Polonais d’origine russe et autrichienne (lire l’émouvant “Journaux cachés” de Maria, Daria et Olga Razumovsky, chronique de la Seconde Guerre mondiale par trois sœurs d’Europe centrale confrontées au nazisme et au communisme).


   


RWANDA CONTEMPORAIN


“Rwanda, le génocide”,
Gérard Prunier, éditions Dagorno, 1999

Excellent et exhaustif récit des événements par un spécialiste de la région des Grands Lacs, chercheur au CNRS. Témoin direct aussi puisque ses travaux en Ouganda amenèrent Gérard Prunier à fréquenter les Tutsis rwandais réfugiés là-bas, ceux qui deviendront les fondateurs du Front Patriotique Rwandais. C’est ce mouvement qui stoppa le génocide et est encore à la tête du pays. Prunier fut également consultant pour le ministère des Affaires étrangères français et donc proche de la cellule africaine de l’Elysée alors dirigée par Jean-Christophe Mitterrand : au cœur des ténèbres !


“L’inavouable”,
Patrick de Saint-Exupéry, éditions des Arènes, 2004

- Ce pamphlet-témoignage sur l’implication de la France dans la tragédie rwandaise, par un journaliste qui a couvert le génocide et ses suites d’une manière remarquablement impartiale pour le “Figaro”, est captivant bien que parfois trop peu explicite. Probablement à cause du caractère “brûlant” du sujet qui empêche l’auteur de révéler toutes ses sources et de dire tout ce qu’il sait. A plusieurs reprises, Patrick de Saint-Exupéry interpelle directement Dominique de Villepin dont on attend toujours la réponse…

“Rwanda, le réel et les récits”,
Catherine Coquio, Belin, 2004.


Présidente de l’Association internationale de recherche sur les crimes contre l’humanité et les génocides, l’auteur, également professeur de littérature comparée, est l’un des premiers chercheurs à avoir compris qu’il s’est réellement passé un génocide au Rwanda et pas seulement des “massacres”. Catherine Coquio tente d’en discerner les tenants et aboutissants. Pour ce faire, elle fouille la langue nationale, le kinyarwanda, explore la culture rwandaise et ses contradictions puis les témoignages et récits de tous les participants et témoins : rescapés, intellectuels et journalistes, décryptant les interprétations de chacun. Une lecture indispensable à toute réflexion autour du génocide rwandais.

“Rwanda, généalogie d’un génocide”,
Dominique Franche,
Les Petits Libres des Mille et Une Nuits, 1997.


“Un génocide sur la conscience”,
Michel Sitbon,
L’Esprit Frappeur, 1998


“Rwanda, un génocide français”,
Mehdi Ba, L’Esprit frappeur, 1999


“Le Monde, un contre-pouvoir ?
Désinformation et manipulation sur le génocide rwandais”,
Jean-Paul Gouteux, L’Esprit frappeur, 1999

Michel Sitbon est mon éditeur mais n’allez pas croire cette liste flagorneuse. Il est un des rares éditeurs à s’être vraiment penché sur le problème du génocide rwandais et le rôle tenu par la France dans cette tragédie organisée.
Comme moi, il assista, en 1998, à la mission d’information de l’Assemblée nationale présidée par Paul Quilès (où j’eus l’impression que la plupart des intervenants dissimulaient plus de faits qu’ils n’en révélaient et cherchaient à diluer les responsabilités des uns et des autres lors d’événements “africains” qu’ils décrivaient comme leur étant étrangers, pour ne pas dire obscurs et barbares...) et chercha des auteurs susceptibles d’enquêter et d’écrire sur le sujet. Il les a trouvés avec Jean-Paul Gouteux et Mehdi Ba et n’hésita pas à prendre lui-même la plume.
L’ouvrage de Dominique Franche retrace en quelques pages concises et claires, les causes et le déroulement des faits.


“L’Afrique des Grands Lacs,
deux mille ans d’histoire”,
Jean-Pierre Chrétien, Aubier,
coll. historique, 2000.



“Le défi de l’ethnisme, Rwanda-Burundi, 1990-1996”,
Jean-Pierre Chrétien, Karthala, 1997.

Deux références pour les férus d’histoire que ces ouvrages de Jean-Pierre Chrétien, l’universitaire jusque-là incontesté de la région des Grands Lacs même si sa prédilection le porte surtout vers le Burundi où il a plusieurs fois séjourné.
Le chercheur y entreprend l’histoire des royaumes anciens, Ouganda inclus puisque ce pays est comparé au Rwanda et au Burundi pour sa population de pasteurs et de cultivateurs, les fameux “hamites” et “bantous” stigmatisés par les colonisateurs allemands puis belges.
C’est aussi en Ouganda que les Tutsis se réfugièrent en masse dès les premiers massacres, formant une vaste diaspora qui s’armera pour rentrer dans son pays natal, où elle arrêtera le génocide. La géographie, les mythes royaux et pastoraux avec leurs rituels et leurs structures sociales, le contrôle des espaces par la conquête puis la gestion des territoires à travers l’économie traditionnelle féodale, y sont détaillés brillamment. Le second volume explique comment les sociétés rwandaises et burundaises se sont “ethnicisées” jusqu’à, pour le Rwanda, l’absurde horreur, l’irréparable.
Après les Arméniens dans la Turquie du début du XXème siècle puis les Juifs dans l’Allemagne nazie, l’Afrique a été gangrénée par le racisme jusqu’au crime d’Etat.

 

“Le Pays aux mille collines, ma vie au Ruanda”, de Rosamond Halsey Carr, éditions Payot, 2005.

Bien qu’elle se décrive comme “une petite fermière du Ruanda”, cette Américaine, venue s’installer au Kivu dans les années 50 où elle exploita des champs de pyrèthre et de fleurs, semble avoir vécu loin de toute réalité locale, influencée exclusivement par les prises de position de ses domestiques hutus qu’elle s’afflige – tout de même ! – de voir transformés en “démons” au moment du génocide. Son portrait, par exemple, de Juvénal Habyarimana : un homme “cultivé”, qu’elle eut la chance (sic !) de connaître personnellement ainsi que sa famille ; – “(…) d’une grande intégrité et qui avait de nombreux projets pour son pays.”
Rosamond Halsey Carr poursuit sa description “idyllique” de l’Etat d’Habyarimana des années 70/80 : “(…) l’enseignement pour tous fut instauré. Les collèges, lycées, universités se remplirent de jeunes avides d’apprendre.”
La narratrice semble ignorer les quotas qui limitaient l’entrée des Tutsis dans le supérieur. Ils sont pourtant cités quelques pages plus loin, à travers une allusion au scandaleux système des cartes d’identité à mention ethnique, instauré par les Belges en 1933 puis habilement utilisé par Kayibanda et Habyarimana qui se gardèrent bien de le supprimer afin de mieux stigmatiser les Tutsis. Madame Halsey Carr crée le doute sur le sens de ces pratiques : “A la fin des années 80 (sic !) (…) les citoyens furent contraints de détenir des cartes d’identité mentionnant leur ethnie. On prétendit que les systèmes de quotas visaient à restreindre l’accès des Tutsis au monde des affaires et du système éducatif.” Ignorance ou bêtise d’une femme qui semble ne s’être jamais véritablement intéressée aux événements politiques du pays auquel elle dit être si attachée.
Sa version de l’histoire récente du Rwanda reprend la sémantique des génocideurs : madame Halsey Carr baptise “armée d’invasion” les troupes du FPR qu’elle accuse de vouloir “restaurer la suprématie tutsie” et confie “partager l’indignation des Ruandais envers ces rebelles tutsis venus d’Ouganda qui avaient dévasté leur pays pacifique (sic ! l’auteur a pourtant assisté à des “chasses aux Tutsis” jusque dans sa propriété dès les années 60).
Pire encore : “Le monde entier parut fasciné par ces grands et beaux officiers anglophones interviewés depuis Kampala tandis que les pauvres Ruandais assiégés faisaient l’objet de critique pour ne pas avoir offert leur pays sur un plateau d’argent.” Enfin, même en août 1994, lorsqu’elle revient au Rwanda après s’être réfugiée aux Etats-Unis pendant le génocide, la plupart de ses domestiques hutus ayant pris la fuite, elle en conclut, par un étrange raccourci : “la grande majorité de ceux qui fuyaient ainsi n’avaient commis aucune atrocité. (…) Il y avait parmi eux tous mes voisins, mes ouvriers et leur famille.” Voilà comment parfois on écrit l’Histoire. La dame s’est peut-être racheté une conscience en créant, aidée par la Croix-Rouge, un orphelinat.
L’ouvrage est tout de même intéressant pour son amusante description de l’Afrique des Blancs des années 50 : un Rwanda parcourus d’éléphants et de toute une faune disparue, où l’on sortait l’argenterie pour les thés sous la véranda et où l’on se déplaçait parfois en chaise à porteurs. Imaginer Goma, au Congo, sillonnée de rues aux villas élégantes, épiceries fines et magasins affichant le chic parisien, me semble un rêve holliwoodien. L’auteur trace aussi un portrait mitigé de Diane Fossey, grande protectrice des gorilles contre les bergers tutsis, leurs “envahissantes” vaches et contre les braconniers.


“Rwanda, les médias du génocide”, par Jean-Pierre Chrétien, Marcel Kabanda, Jean-François Dupâquier et Joseph Ngarambe, Khartala, 1995.

C’est l’indispensable bible des chercheurs sur le génocide. Le livre analyse méthodiquement comment, entre 1990 et 1994, le gouvernement d’Habyarimana a ouvertement permis à des médias extrémistes hutus d’encourager l’hostilité contre les Tutsis et les Hutus démocrates, préparant et justifiant leur élimination en masse. Du journal “Kangura” à la “Radio des milles collines”, la dissection d’un édifiant parcours de la haine.



“SurVivantes”, par Esther Mujawayo et Souâd Belhaddad,
éditions de l’Aube, 2004.


C’est dans un style brut, puisqu’il s’agit d’une interview retranscrite, qui a le mérite d’être clair, qu’Esther Mujawayo raconte sans pathos mais avec toute la crudité qu’elle reconnaît elle-même difficilement “écoutable” (“Souvent les gens me disent : « Arrête, arrête, c’est trop »… trop à entendre déjà, mais à vivre alors, comment cela a-t-il été possible ?”) sa destinée de “Tutsie de l’intérieur”. Née au Rwanda en 1958, elle a subi de plein fouet, comme sa famille et celle de son fiancé, les discriminations anti-Tutsis : impossibilité de suivre des études, impossibilité d’avoir un travail intéressant, “flicage” quotidien, aggravé du fait d’un séjour de formation en Belgique. Puis en 1994, pour échapper à la tuerie, Esther est forcée de se cacher avec son mari Innocent et leurs trois filles dans un établissement religieux où, paradoxalement, l’on refusera une de ses sœurs, sans motif précis. Sélectionné avec les hommes, Innocent est sauvagement assassiné tandis qu’Esther parvient, après un séjour à l’Hôtel des Mille Collines (où elle est confrontée au père Wenceslas Munyeshyaka, le personnage qui a inspiré mon roman et qu’elle décrit comme un partisan des génocideurs) à rejoindre une zone tenue par le FPR. Sauvée, elle séjourne un court temps en Ouganda avant de rentrer exercer son travail de psychothérapeute ô combien utile dans notre pays ravagé. Elle dit avec justesse le désarroi des rescapés, des veuves particulièrement dont beaucoup sont séropositives après avoir été violées. Ces victimes n’intéressent plus grand monde : ni les ONG, plus préoccupées par d’autres urgences ou parfois même par le sort de génocideurs emprisonnés, ni le TPIR pourtant officiellement au service de leur cause mais dans les faits souvent maladroit et peu concerné par leur quotidien, ni le gouvernement rwandais qui les a sauvés de la mort mais semble peiner à organiser leur survie, obsédé par son projet de développement économique, qu’évidemment les rescapés ne peuvent suivre. Un témoignage fort et indispensable.


   


SPECIAL B.D.



N’étant pas grand amateur ni surtout grand spécialiste de BD, je cite ici trois albums qui m’ont touché puisqu’ils abordent le sujet qui me hante : le Rwanda.

“Rwanda 1994, descente en enfer”,
par Cécile Masioni, Pat Grenier et Raphl, Albin Michel, 2005.

Le dessin de Masioni ne me séduit pas vraiment et je trouve le scénario un peu confus, on a du mal à suivre tous les personnages. Toutefois, l’ouvrage a le mérite d’aborder de front le problème si souvent occulté du rôle pour le moins étrange de l’armée française dans le génocide rwandais. Et le récapitulatif historique de la fin est clair.


“Pawa, chronique des monts de la Lune”,
par Jean-Philippe Stassen, Delcourt, 2002.

Réservé aux aficionados uniquement (car il faut bien connaître le Rwanda et surtout le Burundi ainsi que les caractéristiques de ses habitants pour saisir toute la saveur du propos), ce petit pamphlet en images qui commence par “Au cœur de l’Afrique” (drame ethno-psychologique) joue sur l’humour pour tenter de tracer une “carte postale ethnographique” de la région.


“Les Enfants”,
par Jean-Philippe Stassen, Dupuis, 2004.

L’action se déroule dans une ville d’Afrique imaginaire qui fait fortement penser à Bujumbura. On y suit les pérégrinations sans but d’une bande de gamins perdus, dans une cité fantôme peuplée d’habitants désenchantés et de Blancs des ONG déphasés. Tout le monde attend le retour de possibles attaquants, tapis dans la forêt alentour. Une forme de “Désert des tartares” des Grands Lacs avec des enfants pour héros. Sobre, sombre comme les gros traits noirs qui dessinent les personnages, l’album traduit bien le malaise que son auteur, un Belge, a ressenti dans la région des Grands Lacs et l’angoisse qu’il semble éprouver pour l’avenir de cette partie du monde.


“L’histoire de Belgique au fil de la BD, de 1830 à nos jours”,
de Pierre Stephany, éditions Versant Sud, Louvain-la-Neuve,
Belgique, 2005.

Rwandais, Burundais et Congolais gardent un œil sur leur ancien colonisateur. Beaucoup d’entre eux - dont moi - lisent “le Soir” et j’avais été surpris d’apprendre, lors de la naissance du dernier-né de la famille royale, l’arrivée à Laeken de nombreux cadeaux en provenance d’Afrique Centrale !
Je ne dérogerai donc pas à la tradition avec ce livre illustré de nombreuses planches et dessins, qui retrace l’histoire du royaume à travers la BD. Si l’on en croit le préfacier, la Belgique a développé un langage propre; l’image, pour exister face à ses voisins envahissants, depuis les frères Van Eyck et leur peinture à huile jusqu’à la célèbre école de la ligne claire. Léopold II croqué par Bob de Moor ou Tintin flanqué d’un père Blanc comme on en voit encore aujourd’hui à Kigali – excepté le casque de liège devenu probablement trop kitsch – donne envie de se replonger dans cette propagande coloniale d’alors, terriblement méprisante sous son aspect bon enfant. On songe à “Tintin au Congo” et au contenu de ses bulles marquées par le racisme ordinaire et généralisé de l’époque : les inénarrables dialogues en “petit nègre” de la tribu des Babaoro’m contre celle des M’Hatouvou, ou la silhouette pathétique de Coco, le factotum peureux mais toujours fidèle de “missié Tintin”. Cet original manuel d’histoire recèle aussi quelques belles images d’architecture comme celles de Schuiten et Peeters dans leur “Hommage à Victor Horta.”
www.versant-sud.com






   


BIBLIOTHEQUE EN VRAC


“Insoumise”,
Ayaan Hirsi Ali, Robert Laffont, 2005

Je reste toujours étonné de lire les commentaires mitigés de la presse française sur la “rage de cette Salman Rushdie néerlandaise” – députée libérale d’origine somalienne - à combattre l’islam intégriste.
Porte-parole de l’intégration dans son pays d’adoption, la jeune femme a courageusement choisi, puisque c’est au péril de sa vie menacée par les fous d’Allah, de “gratter là où ça fait mal”. D’où son indignation sur les prises de position étonnamment feutrées de certains Occidentaux concernant les conceptions barbares et primitives des fondamentalistes sur de nombreux sujets de société, principalement : la place des femmes et l’homosexualité. L’auteur émeut par son ambiguïté toute humaine comme son amour pour son père qui lui a paradoxalement “ouvert l’esprit” avant de la renier pour son athéisme et son refus d’épouser le candidat officiel de la famille, un cousin du Canada.
Elle s’acharne avec brio à démontrer que l’islam développé aujourd’hui est “fortement dominé par une morale sexuelle emprunté aux valeurs des tribus arabes de l’époque où le Prophète Allah a recueilli Son message” et poursuit par une clairvoyante analyse de cette religion où l’on apprend à “soumettre notre vie sur terre à la volonté et aux lois de Dieu pour gagner le Paradis.
Les valeurs collectives – honneur, soumission - comptent beaucoup plus que l’autonomie de l’individu. La religion n’est pas là pour permettre à celui-ci de donner du sens, c’est lui qui doit se sacrifier à elle en se sacrifiant à Dieu.” Comment, moi qui suis originaire d’un pays où la religion, chrétienne cette fois, grande et perverse alliée de la colonisation, a tant œuvré dans le mauvais sens, poussant des groupes de populations aliénées à faire les pires horreurs, la plupart du temps au nom de Dieu, ne pas me sentir touché par ce pamphlet et le combat de cette Somalienne parvenue, à force de réflexion et de persévérance, au recul sur soi et sa propre civilisation ?
Ayaan Hirsi Ali est une combattante de l’obscurantisme au sens large du terme, élargissant son propos, à la fin de l’ouvrage, par le constat que les religions juives et chrétiennes comportent aussi leur part de morale sexuelle et sociale attardée, forcée (le combat là aussi fut long et jamais définitivement gagné) à rester “apprivoisée et circonscrite dans la conscience individuelle du fidèle.
Aujourd’hui, il a pour nom « amour » ou « quelque chose » et ses adeptes ont aboli l’Enfer. La communauté des croyants, juifs et chrétiens a perdu son emprise sur l’individu.”
J’aimerais qu’il en soit ainsi sur la planète entière et redoute de voir le tiers-monde gangrené par le fléau de l’intolérance. Mais à quoi se raccrocher quand on a plus rien à perdre ? Je parie pourtant sur la réflexion et le partage de la culture, solidaire de la lutte menée par Ayaan Hirsi Ali.


“Inquiétude”, par Joseph Conrad, Folio, 2005.

Si vous ne connaissez pas mon auteur favori, commencez par ce recueil de cinq nouvelles, petit joyau “d’entomologie humaine”. Conrad y explore, comme à l’accoutumée, l’âme de ses personnages de manière poignante et incisive mais sur un ton toujours drôle. Il y a “le Retour”, cette tragique vision du couple comme seul arrangement social, dépourvu de tout sentiment. De ce récit, Patrice Chéreau a fait le superbe “Gabriel”, qui, j’espère, sortira bientôt en DVD. Terrible est aussi l’histoire de ces deux Blancs laissés à eux-mêmes dans un lointain comptoir africain et qui découvrent que : “Peu de gens comprennent que leur vie, l’essence même de leur caractère, leurs capacités et leurs audaces ne sont que l’expression de leur foi en la sécurité de leur milieu.” Belle méditation pour les pays européens qui s’interrogent sur l’intégration des “populations allogènes”…


“Harraga”, par Boualem Sansal, Gallimard, 2005.

“(…) j’ai tout compris de l’économie arabo-islamique : au boulot comme au foyer, les hommes causent, les femmes bossent et il n’y a de repos dominical pour personne (…) ; “(…) la peste verte n’a pas de frontière, un jour, on brûlera des filles en Californie et ce ne sera pas le Ku Klux Klan (…)”Il ne mâche pas ses mots, Boualem Sansal, sur le machisme à couverture religieuse et la déliquescence de la société, en décrivant la vie quotidienne des Algérois, et particulièrement des Algéroises, vus à travers le regard de Lamia, médecin, célibataire et sans plus guère de famille qu’un frère disparu pour chercher fortune en France. Entre pauvreté et islamisme, la population paraît végéter et s’auto-espionner constamment au grand profit de dirigeants irresponsables. Outre le ton du récit, allègre et joyeusement troussé, qui donne la sensation de respirer au milieu de cette description d’un chaos sans recours, l’espoir viendra de Chérifa, une “greluche égarée”, irresponsable, dragueuse et enceinte, venue échouer dans la maison de Rampe Vallée où survit Lamia. M’a séduit aussi le partage de cette vision du tiers-monde avec Sansal ; elle me remplit de tristesse mais je ne désespère pas que l’Afrique en sorte un jour : “(…) un certain tiers-monde qui se mord la queue, c’est ça, de l’inachevé, du moribond, des choses en cours d’oubli, des restrictions en chaîne, des folies récurrentes. Sur cette voie, le temps se réduit à rien, l’espace se rétracte et la vie est une abdication qui va de soi. Heureusement que le grand malheur porte en lui son antidote, le fatalisme, qui offre bien des raisons de mourir dans l’ombre, sans regret, sans réclamer justice.”